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Interview avec Alex & David Pastor - Août 2013

Alex & David Pastor - Août 2013

Au beau milieu de la kyrielle de blockbusters estivaux qui envahissent nos écrans, les frères Pastor nous proposent un film de fin du monde intelligent, intimiste et engagé, "LES DERNIERS JOURS", qui met en scène Quim Gutiérrez, José Coronado et Marta Etura dans une Barcelone en proie à une étrange épidémie d'agoraphobie.
Entretien avec les réalisateurs, déjà à l'origine d'"INFECTES", autre long-métrage apocalyptique.
Oh My Gore ! : "Vous avez déjà évoqué votre mode de travail, le fait que vous fassiez tout ensemble sans que l'un ou l'autre ait son domaine de prédilection. Travailler entre frères, qui se connaissent sûrement parfaitement, est-il un avantage ou cela peut-il poser des problèmes que vous n'auriez pas eus avec un simple collègue ?"

David & Àlex Pastor : "C'est assurément un avantage. Il y a une confiance réciproque, sans rivalité ni jalousie. Comme partenaire, et complice même, pour s'attaquer à l'énorme tâche qu'est un film, c'est un privilège, mais dans notre cas, comme nous avons grandi ensemble et que nous partageons une sensibilité très similaire et une compréhension particulière, nous nous sentons deux fois plus chanceux. Il y a une communication silencieuse qui rend le travail beaucoup plus simple et amusant."

"Vous avez réalisé 2 films qui se déroulent dans un contexte de fin du monde. Est-ce que c'est quelque chose que vous redoutez particulièrement ? Une obsession peut-être ? Avez-vous peur pour l'avenir de l'humanité ?"

"Nous sommes évidemment intéressés par ce genre particulier. Il permet de placer des gens ordinaires dans des circonstances extraordinaires et de voir comment ils réagissent, comment ressort le meilleur ou le pire de chacun d'eux. Nous estimons également que nous vivons une période très incertaine de l'histoire. Beaucoup de facteurs menacent la façon dont nous avons vécu jusqu'à présent (changement climatique, crises économiques mondiales, terrorisme), et cela nous pousse à nous demander à quel point nous pouvons prendre pour acquis le monde qui nous entoure. Cela dit, il faut aussi comprendre le fonctionnement de l'industrie cinématographique. Il est très difficile de mettre un film sur pied. On développe différents types de projets, dont la majorité tombent à l'eau ou restent au point mort, et au final, un seul se concrétise vraiment en un film. Dans notre cas, c'était une coïncidence que les deux soient de genre post-apocalyptique. Notre deuxième film aurait très bien pu être une histoire d'amour, un film pour enfants ou un western."

"Êtes-vous particulièrement friands de films post-apocalyptiques ? Si oui, lesquels ?"

"Oui bien sûr. Parmi nos préférés, il y a "MAD MAX" (le premier), "LE TEMPS DU LOUP", "LA PLANETE DES SINGES" (attention spoiler ! Il s'agissait de la Terre depuis le début !), "LA REVOLTE DES TRIFFIDES" (le roman. Il y a eu une série télé britannique quand nous étions enfants mais nous n'en avons que de vagues souvenirs)."

"Vous évoquiez Luis Buñuel avec son extraordinaire "ANGE EXTERMINATEUR" et Alfonso Cuarón avec "LES FILS DE L'HOMME". Est-ce que "ZOMBIE" de George Romero fait aussi partie de vos influences ?"

"C'est un peu gênant à admettre aux lecteurs d'OH MY GORE, mais en vérité nous n'avions jamais vu l'original "ZOMBIE" jusqu'il y a quelques mois, lorsque nous étions en plein montage du film. Nous avions vu "LA NUIT DES MORTS-VIVANTS" et "LE JOUR DES MORTS-VIVANTS", mais, pour une x raison, pas le deuxième de la trilogie !!! Pourtant, quand nous l'avons enfin vu, ça nous a paru extrêmement familier, étant donné que beaucoup de films que nous connaissions ont emprunté aux films de Romero."

"Dans "LES DERNIERS JOURS", vous prônez un mode de vie plus proche de la nature, un retour à des valeurs plus saines, à davantage d'authenticité. Est-ce que c'est un engagement personnel qui vous tient à cœur, quelque chose que vous appliquez à votre vie quotidienne ? Si oui, comment cela se traduit concrètement ?"

"Pour être totalement honnête, nous sommes plus proches de Marc, le protagoniste, du début du film jusqu'à la fin de son périple. Comme lui, nous vivons une vie très moderne et sédentaire, toujours entourés d'écrans, très déconnectés de la nature. Le film est notre façon de nous interroger et de nous demander si nous vivons pleinement notre existence, si nous vivons de la manière la plus épanouissante possible."

"Il y a depuis quelques années beaucoup d'initiatives extrêmement intéressantes qui se créent autour de ce que l'on appelle la ‘consommation collaborative'. Pensez-vous que le film puisse faire évoluer le public vers un état d'esprit plus solidaire ?"

"C'est difficile pour nous d'imaginer qu'un film puisse vraiment changer l'état d'esprit des gens. Il peut éventuellement conférer une dimension dramatique et donner forme à ces doutes intérieurs, ces pensées aux tréfonds de votre tête dont vous n'êtes pas pleinement conscients. En y faisant face, vous devenez plus conscients, et alors, peut-être, plus enclins à agir."

"Dans "INFECTES", il est question des bas instincts de l'homme. Dans "LES DERNIERS JOURS ", l'homme devient meilleur au fil de son voyage. Finalement avez-vous foi en l'humanité ?"

"Comme tout le monde, nous avons nos bons et nos mauvais jours. Des jours où on se sent confiants vis-à-vis du monde et de l'humanité et d'autres où, quand on ouvre le journal, le seul sentiment qui nous anime est la rage. C'est ce que nos films reflètent. Nous aimons à dire que les deux films sont les côtés opposés d'une même pièce. Dans le cas de "LES DERNIERS JOURS", le film est plein d'espoir, car les personnages trouvent la rédemption et l'épanouissement à travers un mode de vie plus naturel. Ils régressent jusqu'à redevenir des chasseurs-cueilleurs, jusqu'à réutiliser leurs corps à des fins pour lesquelles ils ont naturellement été conçus (pour trouver nourriture et abri, pas pour s'asseoir devant un ordinateur 8 heures par jour). Mais il y a aussi un côté sombre dans le film, car le monde avant l'apocalypse, le monde moderne dans lequel nous, le public, vivons est dépeint comme froid, léthargique et sans âme."

"Hormis le fait que tourner en Espagne ait pu réduire considérablement les coûts de production de "LES DERNIERS JOURS " pour finalement obtenir un résultat plus ambitieux que votre film US, "INFECTES", qu'est-ce que cela vous inspire de revenir tourner en Espagne et dans langue maternelle après votre expérience américaine ?"

"Quand vous tournez en Europe, ou du moins en Espagne, vous avez beaucoup plus de liberté de création qu'aux États-Unis. Et ça vient de la confiance que les producteurs et les financiers ont dans les cinéastes. Ils sont impliqués dans le processus de création, ils ont leurs opinions et vous n'êtes pas toujours d'accord, mais ils sont plus disposés à vous écouter, à essayer de comprendre et de respecter votre point de vue. La relation est plus équitable. En revanche, lorsqu'on travaille pour un studio américain, le film leur appartient et s'il y a des désaccords, ils vont essayer d'imposer leurs opinions. Le processus devient beaucoup plus politique et il faut apprendre à être diplomate."

" "LES DERNIERS JOURS" est déjà sorti en Espagne. Comment a-t-il accueilli ?"

"C'était génial. Bien sûr, on ne peut pas plaire à tout le monde et je suis sûr que certains n'ont pas aimé, mais d'après ce que nous savons, le buzz a été vraiment positif et nous avons eu quelques très bonnes critiques."

"Quel regard portez-vous sur le cinéma fantastique espagnol et sur le cinéma espagnol en général ?"

"Le cinéma espagnol traverse actuellement une période très paradoxale. D'une part, d'un point de vue créatif, il est en très bonne santé. Il y a une explosion de talents, avec des réalisateurs très intéressants dans différents types de films (Bayona, Balagueró, Plaza, Morales, Paulo...). Comme dans le reste de l'Europe, les cinéastes espagnols reprennent les genres américains en renversent les codes et leur injectent une sensibilité européenne plus sombre, plus subtile. En revanche, sur le plan purement économique, il est terriblement mal en point. Il y a eu un déclin constant du Box-Office espagnol depuis 10 ans, et 2013 s'annonce comme catastrophique. Le peuple espagnol ne va pas au cinéma pour différentes raisons (l'augmentation de la TVA, la piraterie, la récession...), ce qui rend très difficile les productions de films en langue espagnole. L'avenir sera fait de projets en langue anglaise qui pourront se vendre partout dans le monde, et c'est une perte de diversité culturelle et cinématographique."

"Avec des auteurs comme Carlos Ruiz Zafón (et des cinéastes comme Pedro Almodóvar qui nous immergent dans des quartiers populaires de villes espagnoles), Barcelone est mise en valeur, célébrée. Etait-ce une vraie volonté de filmer dans cette ville et d'en faire quasiment un personnage à part entière ?"

"Absolument. Nous sommes nés et avons grandi à Barcelone, donc transposer l'apocalypse à la maison a été un plaisir pour nous. Comme nous le disons toujours, quand le monde prendra fin, ce sera pour tous et partout dans le monde, que ce soit New York, Londres, Paris, Tokyo ou Kiev... et nous voulions être les premiers à détruire notre ville natale. Placer l'action à Barcelone nous a également permis de nous concentrer sur des gens ordinaires plongés dans une immense catastrophe, chacun avec leur propre histoire de survie, au lieu de devoir montrer le Pentagone tentant de trouver un remède à la pandémie mondiale. Personne ne s'attend vraiment à ce que l'Espagne sauve le monde !"

"Quels sont vos projets cinéma ?"

"Et bien, cette année, il y a deux films dont nous sommes les auteurs, une toute nouvelle expérience pour nous. Il y a "OUT OF THE DARK", un film de maison hantée réalisé par Lluis Quilez (tourné en Colombie au printemps et actuellement en montage) et "SELF/LESS", un thriller de science-fiction réalisé par Tarsem Singh, actuellement en pré-production, et qui sera tourné cet automne.

D'autre part, comme réalisateurs, nous développons "STRANGE BUT TRUE", un thriller dramatique sur une famille qui a perdu son fils adolescent, Ronnie, lors d'un accident. Cinq ans plus tard, la petite amie du fils révèle qu'elle est enceinte. Elle n'a eu de relations sexuelles qu'avec Ronnie, la nuit où est mort, donc il doit être en quelque sorte le père... C'est une histoire mystérieuse avec des personnages incroyablement riches, qui explore la façon dont les gens gèrent leur peine et surmontent une perte. Dans ce cas particulier, nous ne sommes pas les auteurs du scénario. C'est Eric Garcia qui l'a écrit, à partir du roman de John Searles. Fred Berger, le producteur, nous l'a envoyé et nous en sommes immédiatement tombés amoureux. Nous savions que nous devions le réaliser. On n'a l'a pas écrit, mais on aurait aimé que ce soit le cas. C'est la première fois nous réalisons le script de quelqu'un d'autre, mais nous sommes complètement ouverts à cela. Nous savons qu'il y a de bien meilleurs auteurs que nous et nous voulons leurs scripts !"

"Merci pour cet entretien. Un dernier mot pour le public français ?"

"Je voudrais leur demander : s'il vous plaît, continuez à aller au cinéma. En France, vous avez une industrie cinématographique en bonne santé, riche et diversifiée, et la seule manière de la préserver, c'est par la fidélité du public qui la soutient en achetant des entrées. Et bien sûr, je les invite à aller voir "LES DERNIERS JOURS". C'est un film apocalyptique plein d'aventure mais aussi de cœur et d'espoir."


Lire la critique du film "LES DERNIERS JOURS".
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