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Critique du film Organ

ORGAN

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Titre original : Organ
Réalisé par Kei Fujiwara
Ecrit par Kei Fujiwara
Année : 1996
Pays : Japan
Durée : 100 min
Note du rédacteur : 8 / 10

L'HISTOIRE

Numata et Tosaka, deux policiers, infiltrent un réseau de trafiquants d'organes. Démasqués, seul Numata arrive à s'enfuir alors que Tosaka tombe entre les mains d'un « savant fou » qui le mutile et l'agglomère à un réseau végétal. Traumatisé par cette expérience, Numata quitte la police et entreprend de venger son collègue.
Shinji, le frère jumeau de ce dernier, se lance lui aussi sur la piste des trafiquants.

LA CRITIQUE

Dans le sillage de Shinya Tsukamoto, l'underground tokyoïte a donné lieu à quelques belles surprises pour les amateurs de bizarreries et de cinéma extrême. Parmi celles-ci, "ORGAN", premier film de Kei Fujiwara, figure en bonne place. La référence à Tsukamoto semble évidente et inévitable, et pour cause, Kei Fujiwara est une collaboratrice de la première heure du réalisateur de "TETSUO" – film dans lequel elle est à la fois actrice principale, costumière et co-directrice de la photo. Mais loin de se satisfaire d'une pale et peu inspirée copie des films de Tsukamoto, Kei Fujiwara livre avec "ORGAN" une œuvre singulière et radicale.

De Tsukamoto, Kei Fujiwara' a gardé une manière de travailler très DIY, avec une équipe réduite et polyvalente et un budget minimal, ainsi que certaines caractéristiques de mise en scène : une grande importance accordée à la musique (toujours à forte connotation bruitiste et sombre) afin de mieux restituer les ambiances, un montage percutant ainsi que certains cadres cassés, mais en règle générale la mise en scène de Fujiwara se fait plus lente, plus posée ; mais non moins frénétique par moments. Et comme dans l'oeuvre de Tsukamoto, "ORGAN" est traversée par la notion de corps, corps mutant et hybride, douloureusement marqué dans sa chair. Ce qui là aussi n'est pas sans rappeler le cinéma de David Cronenberg, auquel il est d'ailleurs explicitement fait référence à travers la citation de "LA MOUCHE".

Mais Fujiwara ne se contente pas de pomper allègrement sur Tsukamoto et "ORGAN" est une œuvre indiscutablement personnelle et unique. En particulier, elle se distingue en offrant une place prépondérante au végétal et à la matière organique. Ce qui esthétiquement parlant est loin d'être inintéressant, donnant lieu à des scènes véritablement inspirées de dégénérescence physique, suintantes et poisseuses, faisant œuvre d'un penchant à inscrire la dégradation des corps à travers la déliquescence cutanée assez proche de la démarche appliquée par Hideshi Hino dans "MERMAID IN THE MANHOLE" (quatrième segment de Guinea pig), avec qui Kei Fujiwara partage le même goût des atmosphères putréfiées et autres fluides corporels.

Entamé à la manière d'un polar (flics infiltrant un réseau criminel, recherche des assassins,...), "ORGAN" s'éloigne rapidement de toute structure préétablie. En effet, si toutefois il y a enquêtes, celles-ci piétinent (Shinji qui attend constamment devant la planque des yakusa et n'obtient que peu d'informations) ou alors dévient totalement de leur forme initiale (la suspicion de la professeur à l'égard de Jun prend vite la forme d'une pulsion morbide). La partie centrale du film est plutôt prétexte à une mise au point et à une présentation plus en profondeur des nombreux protagonistes : à mesure que la trame policière éclate sous les coups de butoir de flash-back et de visions placés en encart comme autant de messages subliminaux, les personnages se dévoilent et pour certains s'enfoncent de plus en plus dans le cercle vicieux de la folie.
Du coup, "ORGAN" se révèle plus complexe et touffu. Là où "TETSUO" (faisons-y une dernière fois référence) s'imposait dans une classique et fulgurante bipolarité, "ORGAN" construit un univers foisonnant et ramifié à grand renforts de personnages secondaires et d'intrigues parallèles. Des liens complexes et nombreux unissent les différents protagonistes, parfois évidents, parfois plus diffus : lien d'honneur qui lie les deux policiers, ou bien lien familial qui unit les deux jumeaux, comme celui reliant entre eux les tueurs, frère et soeur dont quelques fort douloureux (et fort réussis) flash-back révèlent une enfance pour le moins tumultueuse.
Puis (de manière ma foi très logique) le film bascule à nouveau ; l'éphémère équilibre se romps lorsque Yoko défie Shinji. Et entraîne tout ce beau monde dans une spirale de bruits et de fureur, un imbroglio brutal et sanglant dans lequel, au détour d'alliances aussi brèves qu'un coup de couteau, c'est finalement chacun pour sa pomme.

La réalisation d'"ORGAN", à l'image de son récit, distille un état d'esprit nihiliste et désespéré, voir même sous certains aspects « punk » et violemment no-future, à grand renfort de coupes franches et de ruptures dans la narration. Mais l'ensemble est malheureusement trop souvent confus, voir même parfois brouillon. Car si d'un point de vue global la structure narrative reste plutôt claire, elle se trouve ponctuellement maladroite et les multiples histoires montées parallèlement ne font rien pour aider. Ainsi, la seconde vision, plus lipide, se révèle plus intéressante que la première, entachée de fort gênantes interrogations du genre « mais qu'est-ce qu'il fout là celui-là ? » - première vision qui peut devenir irritante force d'incompréhensions. Le film mérite donc d'être revu afin d'être apprécié à sa juste valeur.

Mais en fait, le véritable talon d'Achille de "ORGAN" est la profonde inégalité dans la qualité technique et esthétique des différents plans et scènes. Autant Kei Fujiwara est capable du meilleur, d'installer une ambiance poisseuse et prenante, de livrer des scènes faisant preuve d'une réelle maestria, autant peuvent y être accolée des séquences brillant par leur platitude et leur manque de profondeur esthétique. Nul doute que le peu de budget y soit pour quelque chose. En effet, la photographie ne pèche jamais autant que lors des scènes de jour où l'éclairage naturel rend une photographie fadasse digne du plus fauché des V-cinema, à mille lieues du soin accordé à la lumière et aux chromies des scènes sombres. La faute peut-être aussi au format 1.33 (plein écran), moins flatteur que des 1.85 ou 2.35 (panoramiques) et qui pardonne moins les fautes de goûts (ou de pauvreté). Ce qui n'excuse cependant pas certains plans et montages parfois peu inspirés.

Plus haut, j'ai pu dire que "ORGAN" était punk. Une telle affirmation pourra paraître abusive mais tant pis. "ORGAN" est punk au sens où il n'y a ni échappatoire ni espoir ; ce parti pris est puissamment martelé dès la scène d'introduction du film qui en révèle au passage les tous derniers plans: l'homme est condamné à la violence et à la destruction, et le retour à la lumière divine ne signifierait que la mort de l'espèce. Et de la même manière qu'il n'y a pas d'échappatoire il n'y a pas de héros. Il n'y a que des corps violemment malmenés. Non sans un certain sadisme, la réalisatrice ne ménage pas ses personnages qui, malgré les coups, les blessures et les mutilations, s'acharnent encore à (sur)vivre et à apporter à leur tour leur lot de désolation et de souffrance.
D'une manière plus générale, "ORGAN" est marqué par les rapports sadomasochistes qu'entretiennent entre eux les personnages. Ce type de relation est évident en ce qui concerne l'attirance malsaine que Jun exerce sur la professeur, personnage ambigu tour à tour confiante et effrayée, dominatrice et dominée. Mais on retrouve, entre autres, ce penchant sadomasochiste dans la relation unissant le frère et la soeur, relation faite d'amour et de pulsion destructrice mêlés, sublimée par le magnétisme de Kei Fujiwara dans le rôle de la soeur. Cette dimension incestueuse est aussi présente, cette fois explicite, dans la fabuleuse scène du cocon, dans laquelle la nymphe fraîchement éclose accouche de chenilles à la forme proche d'un cordon ombilical (voir même de pénis) avec lequel elle entreprend de se caresser.
D'ailleurs, pris dans son ensemble, "ORGAN" est un film à connotation fortement sexuelle. Le film fait aussi la part belle au voyeurisme et recèle d'éjaculations de fluides en tous genres (sang, pu,...). Parmi les scènes sexuellement connotées, la scène d'éclosion de la nymphe arrive en bonne place, de même la castration du fils. Mais plus que cela, tout le long du film de nombreuses scènes transpirent d'une forte énergie sexuelle, qu'il s'agisse de scènes de violence (meurtre de l'écolière, combat entre Shinji et Yoko, la castration de Jun,...) ou non (les relations entre le frère et la sœur, la scène dans laquelle l'écolière va quémander bonnes notes à Jun,...).

D'un point de vue purement technique, une dernière fois considérées les lacunes soulignées plus haut, force est de constater que ce film a de la gueule. La réalisation parfois expérimentale est très convaincante, tant dans les cadres qu'au montage. De plus Kei Fujiwara tire vraiment le maximum de l'excellente bande son (aussi bien des bruitages que de la musique) afin d'installer une ambiance oppressante ; la parfaite adéquation entre son et image fait de "ORGAN" un film proprement physique et sensoriel, tel qu'on s'abandonne parfois à sa simple contemplation en oubliant le propos (ce qui n'en ferait pas une lecture inintéressante du film). Pour finir (toujours avec les réserves susmentionnées), on ne peut que saluer le travail effectué sur les couleurs. Les teintes vertes distillent une atmosphère poisseuse et organique, mettant judicieusement en valeur l'aspect végétal du film et rendant l'ambiance encore davantage malsaine.
Alors, "ORGAN" regorge de scènes et de plans ma foi mémorables : les scènes avec la lycéenne, délicieusement malsaines ; les flash-back sur l'enfance de Yoko et Jun (en teintes sépia tranchant avec le reste du film) empreins d'une froide cruauté ; ainsi qu'un générique de fin à la musique hallucinante, croisement improbable entre hard-tech étouffée et hurlements de loups garous en rut. Sans oublier la fameuse scène d'éclosion de la lymphe (oui, je sais, ça doit faire trois fois que j'y fait référence ; mais il y a sûrement une raison) qui devrait rester dans les annales pour peu que le film ait un jour le retentissement qu'il mérite.

Ainsi, même si "ORGAN" n'est pas une complète réussite, il n'en révèle pas moins une réalisatrice à suivre. Actuellement en phase de post-production, son nouveau film "ID" ("ORGAN 2" ?) devrait sortir au Japon courrant 2006, et ce serait vraiment n'avoir rien compris au cinéma que de ne pas s'y intéresser de très près.
Note de : 8 sur 10
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