par L'Ingénieur » 05 Mai 2006, 11:43
UN CINÉMA DE L'EXCÈS
L'expression fourre-tout d'« effet gore » recouvre des réalités bien différentes. Entre la vision fugace d'un corps mutilé par Jason dans Vendredi 13 et la java des chairs mortes de Re-Animator, il existe une infinité de variations qui n'ont pas le même impact. Mais toutes participent d'une stratégie de l'excès.
Quels que soient sa durée et son degré de fantaisie, l'effet gore implique une rupture dans l'économie du drame. Dans les films qui ne proposent qu'une scène gore, cette rupture correspond généralement à un tournant de l'intrigue. Par exemple, le viol suivi d'une éventration, dans le deuxième tiers de C'est arrivé près de chez vous (Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, 1992), coïncide avec un revirement chez le spectateur. Après avoir bien ri avec le protagoniste de ses forfaits (le film est jusque-là une parodie de ces documentaires télévisés racoleurs qui montrent des actes ignobles sous couvert d'information), il comprend tout à trac qu'il a été le complice d'un être abject. En s'attachant soudain à la souffrance de la victime (le gore donne une réalité au corps), les auteurs révèlent l'horreur des activités du « héros » et culpabilisent le spectateur. Dans Taxi Driver, la scène gore est au contraire placée à la fin pour libérer le public de la tension accumulée depuis le début du film. Elle marque un moment de rupture, le moment où Travis Bickle passe de la théorie (l'entraînement dans sa chambre) à la pratique (le carnage dans un hôtel borgne). Dans le déroulement dramatique, ces deux scènes gore constituent aussi une rupture temporelle. Même si elles apparaissent comme le prolongement de l'action, elles infléchissent le rythme du film en lui imposant leur propre tempo. Le viol sanguinaire de C'est arrivé... s'éternise. Alors que les meurtres précédents étaient filmés en quelques secondes, celui-ci dure plusieurs minutes ; la caméra s'attarde sur les viscères répandus au sol. De même, le massacre final de Taxi Driver joue sur la durée. Le protagoniste se ménage une pause après avoir tiré sur un premier homme. Blessé, il s'écroule avant de se relever pour achever sa besogne. L'atrocité de la scène est accentuée par le nombre des morts, mais aussi par le montage. Après avoir cadré en plan d'ensemble le gros homme dont une balle de revolver fait éclater la main, Scorsese répète l'action en gros plan (sur la main). Emblème du gore, ce gros plan marque une rupture de la continuité temporelle. Plus loin dans la scène, c'est l'utilisation du ralenti qui dilate le temps. On pourrait étendre la démonstration à d'autres scènes gore. Même lorsque le cinéaste ne montre pas l'action elle-même, mais seulement ce qui en résulte (un bras coupé, un corps empalé...), le gore ouvre une parenthèse dans le drame par son recours au gros plan qui fait figure ,d'arrêt sur image. Ce principe est poussé à son paroxysme par Herschell Gordon Lewis, chez qui les scènes gore sont toujours traitées comme des minifilms autonomes conçus à la manière d'intermèdes sanglants. Le cinéaste sait que le spectateur a payé sa place pour voir ces images, et, en commerçant avisé, il tient à lui en donner pour son argent. Dans The Wizard of Gore, il va plus loin : quand la scène est terminée, il la recommence en ajoutant quelques variantes, quitte à laisser croire que la table de montage bégaie.
Lorsque la scène gore n'est qu'une parenthèse ouverte dans la trame, la multiplication de ces parenthèses réduit l'intrigue à un simple énoncé. Il y a bien sûr de glorieuses exceptions (les films de Cronenberg notamment), mais les films gore ne sont souvent que l'illustration d'un postulat basique du type «une famille emménage dans une maison hantée », « les morts reviennent manger les vivants » ou «un tueur commet une série de meurtres ». La mission des scénaristes consiste à trouver un argument qui légitime les débordements sanglants. Hormis Frankenstein qui a engendré une interminable descendance de savants fous et sanguinaires, les mythes ancestraux du fantastique n'ont guère inspiré le gore. Aux vampires, momies et autres loups-garous, qui ne font couler le sang qu'avec parcimonie, le genre a préféré les figures plus contemporaines du tueur fou et des morts vivants.
Les zombies du gore sont très différents des créatures du vaudou filmées par Victor Halperin (White Zombie, 1932) et Jacques Tourneur (Vaudou, 1943). Copies du modèle créé par Romero en 1968 dans La Nuit des morts vivants, ces nouveaux zombies ressuscitent sans explication pour dévorer les vivants et les contaminer. Du point de vue du gore, ce sont des personnages idéaux : ces êtres déjà morts et putréfiés ne pensent pas, ils reproduisent à l'infini les mêmes gestes sanglants et ils prolifèrent à une vitesse telle qu'ils sont toujours plus nombreux malgré l'étendue de leurs pertes. Ils correspondent donc idéalement à la structure répétitive du gore (ils tuent et sont tués) et à son goût de la surenchère. La tentation de la surenchère hante le cinéma gore. Quand la promesse de tout voir devient un argument commercial, il faut que ce "tout voir" signifie aussi « en voir davantage ». Or que montrer de plus que ce que proposait déjà Lewis dans le prégénérique de Blood Feast : l'énucléation puis l'équarrissage d'une jolie femme dans sa baignoire ? Lewis lui-même a répondu à la question dans son film en illustrant le principe énoncé plus tard par William Schoell 10 : « La seule chose qui vaille mieux qu'une jolie fille atrocement assassinée, c'est toute une série de jolies filles atrocement assassinées. » Dans son film suivant, de fait, le cinéaste a amélioré la formule en relatant les exploits de "deux mille maniaques" et non plus d'un seul.
Certes, il ne s'agit encore que de surenchère quantitative, mais j'ai montré plus haut comment le genre avait réussi, au risque de la parodie, une escalade dans la nature même de l'horreur. Surenchère dans l'identité des victimes : après le meurtre de la femme, celui de la mère (La Nuit des morts vivants) puis celui de l'enfant (Toxic). Surenchère dans les armes utilisées : du vulgaire couteau de boucher à la tronçonneuse, en passant par la chignole et des instruments plus incongrus. Surtout, surenchère dans l'horreur des actes représentés : après le meurtre, la mutilation (Blood Feast), le cannibalisme (La Nuit des morts vivants), la nécrophilie (Re Animator).
Ce petit jeu connaît ses limites. Même si on tient compte du nombre impressionnant des variantes dans l'exécution des meurtres (et dans leur représentation à l'écran), arrive un moment où il n'y a plus de tabous à briser. D'une certaine manière, c'est ce qui est arrivé avec Braindead et son finale difficile à surpasser. Mais expliquer la désaffection du genre par cette seule impossibilité de la surenchère" reviendrait à méconnaître l'autre donnée du genre : le goût de la répétition.
On pourrait discuter à l'infini pour déterminer si, dans Blood Feast, la scène de la langue coupée ou celle du coeur arraché sont plus répugnantes que l'énucléation filmée dans le prégénérique. De toute évidence, le film de Lewis ne cherche pas à suivre une progression dans l'horreur (la dernière mort, celle de l'assassin dans la benne à ordures, est la moins choquante visuellement), mais plutôt à accumuler les scènes de boucherie. Comme si l'ensemble du film ne devait être qu'une variation sur la scène originelle. Cette structure est d'ailleurs celle de nombreux films de psycho killers (gore ou non) : le tueur reproduit à l'infini l'homicide dont il a été le témoin, le coupable voire la victime.
Pathologiquement, l'argument est un peu mince. Mais le gore se soucie aussi peu du psychisme de ses personnages que de l'enquête policière. D'où sa fascination pour ces tueurs sans âme qui trucident leurs prochains à longueur de projection. Les meilleurs cinéastes du sousgenre savent en prendre acte et jouent avec cette règle. Les autres se bornent à aligner les scènes gore à intervalles réguliers (environ dix minutes), réduisant leurs bandes à des mécaniques plus ou moins bien huilées.
Ce plaisir de redécouvrir sans cesse la même histoire replacée dans un nouveau contexte est le propre du film de genre. Mais l'accumulation du sang (au sein d'un même film ou d'un film à l'autre) renforce la structure sérielle du cinéma gore. Surtout, elle finit par déréaliser les situations et par créer cette distanciation qui plaît tant aux connaisseurs. Distanciation qui est en effet une composante essentielle de l'effet gore, puisque, aussi réelles que paraissent les horreurs représentées sur l'écran, le spectateur n'oublie jamais qu'il ne s'agit que de trucages. À l'instar du cinéma d'épouvante qui offre la peur sans le danger, le gore satisfait l'attirance/répulsion pour la mort et le sang dans le cadre rassurant de la fiction.
Dans Blood Feast, la distanciation, pour être involontaire, était bien là. Autant les scènes gore du film ont impressionné le public de l'époque, autant leur contexte, cette histoire de traiteur égyptien adorateur d'Ishtar, paraissait déjà grotesque. Conscient de ses limites, Lewis a préféré intégrer cette distanciation à son propos dès Two Thousand Maniacs, où les scènes gore servent d'attraction à une kermesse ringarde. Les chansons entraînantes que les bourreaux - des péquenauds du Sud des ÉtatsUnis aimablement caricaturés - entonnent entre deux séances de torture achèvent de donner un ton décalé au spectacle.
La propension du gore au comique est souvent la réponse des cinéastes à la réaction instinctive du public qui préfère hurler de rire que de terreur. Ajouter une pointe d'humour noir au plus fort de l'action ou jouer carrément la carte de l'extravagance pour faire déraper le gore dans le burlesque permet de dédramatiser les situations les plus sordides. Avant les Sam Raimi, Stuart Gordon et autres tenants de la «nouvelle vague » américaine, Lewis avait déjà poussé le comique très loin dans The Gore-Gore Girls.
Avec le gore, tout devient possible. Les pires sévices filmés avec un maximum de réalisme aussi bien que les visions délirantes de corps humains qui fondent et explosent dans un maelstrôm de couleurs (Street Trash). Même lorsque le résultat sur l'écran ne se veut pas drôle, il n'est jamais à prendre au premier degré. La trilogie des morts vivants de Romero est une allégorie sur les maux de notre société ; les films de Cronenberg réinventent les relations entre le corps et l'esprit. Même Jôrg Buttgereit, qui prend très au sérieux son discours sur la mort, insiste sur le romantisme de l'héroïne de Nekromantik 2 pour faciliter l'adhésion du public :« Si vous vous complaisez dans l'horreur, les gens détournent les yeux de l'écran". »
Se crée ainsi entre le cinéaste et son public une sorte de connivence qui se retrouve aussi bien dans les références cinéphiliques, dont le genre est particulièrement friand 13, que dans le jeu avec les codes. « Les spectateurs d'aujourd'hui savent pertinemment à quel moment un personnage doit se faire tuer, ou que quelque chose va arriver, explique John Carpenter. Seulement, si on s'amuse de la conscience de tout ceci qu'a maintenant le public, si on joue avec, si on retourne la situation à son profit... là, ça peut devenir vraiment intéressant" ! »
Les effets de distanciation les plus sophistiqués passent par la remise en question de l'artificialité du gore au sein de la fiction. Je pense bien sûr à tous les films qui évoquent ou prétendent montrer des snuff movies (en l'occurrence des films gore avec du faux sang donné pour vrai), mais aussi aux films qui mettent le gore en abyme. Entièrement situé dans une salle de cinéma, Démons (Demoni, 1985) de Lamberto Bava oppose ainsi les scènes gore du film projeté aux meurtres «réels » dont sont victimes les spectateurs dudit film. The Wizard of Gore, quinze ans plus tôt, était encore plus pervers. Fort du parallèle entre les personnages, qui payent pour voir les illusions sanglantes de Montag le magicien, et les spectateurs de son propre film, Herschell Gordon Lewis interroge les notions de réalité et d'illusion. Les volontaires de l'assistance, tailladées à la tronçonneuse sur la scène par Montag, apparaissent d'abord terriblement mutilées avant de retrouver leur intégrité physique à l'issue du numéro. Mais, quelques heures plus tard, leurs chairs retombent définitivement en charpie. Où commence la réalité, où s'arrête l'illusion ? Grâce à une habile pirouette, le film se garde bien de répondre. Mais cette question posée par Montag n'a cessé depuis de hanter le cinéma gore.
1. Romero est mentionné au générique de ses films comme monteur jusqu'à Creepshow. Par la suite, il a continué à y travailler de près avec Pasquale Buba, son monteur officiel.
2. In John McCarty, Splatter Movies : Breaking the Last Taboo of the Screen, op. cit., p. 136.
3. Loc. cit.
4. Rick Ba...........
5. Cf. l'entretien de Dick Smith avec Benoît Lestang, Mad Movies n° 25, janvier 1983.
6. Entretien avec Cathy Karani et Alain Schlockoff, L'Écran fantastique n° 76, janvier 1987.
7. Fondu réalisé en infographie à partir d'images photographiques ou cinématographiques numérisées.
8. Cf. les visions du corps écrasé, liquéfié et déchiré du cyborg T-1000 de Terminator 2, qui retrouve son intégrité physique immédiatement après sa destruction, comme un personnage de dessin animé.
9. Entretien avec Bill Krohn, Cahiers du cinéma n° 503, juin 1996.
10. Stay out of the Shower : Twenty five Years of Shocker Films Beginning with « Psycho », Red Dembner, New York, 1985, p. 35.
11. Surenchère que quelque débutant inspiré arrivera bien un jour à dépasser. L'histoire a donné tort à l'équipe de Midi-Minuit fantastique lorsque, dans un article signé de la rédaction (n'8, janvier 1964), elle prétendait: « Il semble difficile d'aller plus loin, et la publicité ne ment pas quand elle affirme: "Blood Feast, le film d'horreur qui met le point final à tous les films d'horreur..." »
12. Entretien avec Marc Toullec, Mad Movies n° 91, septembre 1994.
13. Du démarquage de Brigadoon de Minnelli dans Two Thousand Maniacs à la parodie du duel westernien dans Massacre à la tronçonneuse II.
14. Entretien avec Jordan R. Fox et Jean-Marc et Randy Lofficier, L'Écran fantastique n° 28, octobre 1982.
"LE SINGE EST ENCORE TROP BON D'ADMETTRE QUE L'HOMME DESCEND DE LUI." (NIETZSCHE)
