Esthétique du Gore

Ici tout ce qui ne va pas dans les autres forums :
-> Présentez vous en arrivant
-> Les manifestations à venir, ce qui ce passe à la T.V., les bons plans magasins...

Messagepar Epikt » 07 Mai 2006, 11:39

>>> La fin du hors-champ et de l’ellipse ?



J’aimerais revenir sur la déclaration de P. Rouyer qui à mon sens porte à confusion :
CITATION
Car le gore ne se contente pas de répandre des litres de sang là où naguère quelques gouttes suffisaient. Il signifie aussi la fin du règne absolu du hors-champ et de l'ellipse. La caméra a investi le premier pour mieux se repaître de l'horreur ; quant à la seconde, elle n'a plus cours lorsque la mort et la souffrance physique deviennent un spectacle à restituer dans sa continuité.


Certes (débarrassons-nous au plus vite des chipotages), le gore utilise moins le hors-champ et l’ellipse que le cinéma « traditionnel » (en littérature, on a l’horrible vocable de « littérature blanche », ça existe au cinéma ?). C’est une évidence, puisque, comme le dit Rouyer, la marque du gore est de montrer. Mais cela signifie-t-il une absence de hors-champ et d’ellipse ? Je ne le pense pas. Après tout, dès qu’il y a cadre, il y a ellipse ; en cinéma comme ailleurs ce que l’on ne montre pas est aussi important que ce que l’on montre, sinon plus. Et ce serait une grossière erreur de la part du gore de – sous prétexte de vouloir « tout » montrer – se priver des outils de cinéma fondamentaux que sont l’ellipse et le hors-champ. A ce titre, de même que le mieux est l’ennemi du bien, une réalisation qui passerait outre l’ellipse provoquerait une « désimplication » du spectateur privé de la liberté d’interprétation et de la capacité d’immersion que permet ce procédé.

Mais à vrai dire, tout cela ne contredit pas Rouyer, qui n’a fait qu’affirmer que le gore signait « la fin du règne absolu du hors-champ et de l’ellipse », formule peu judicieuse et trop catégorique et enthousiaste à mon goût, mais en fin de compte peu discutable.
Cependant, il me semble que certaines scènes gore s’appuient fortement sur le hors-champ et l’ellipse, cela même parmi les scènes les plus gore qui soit. Et comme un bon exemple vaut mieux qu’un long discours, on va s’intéresser à deux scènes, la scène de la tondeuse dans Braindead (euh... voui, désolé de varier les exemple ^^) et la « scène rouge » de Guinea pig : Flowers of flesh and blood (le découpage des mains). Deux scènes qui ne sont avares ni en hémoglobine ni en plan de violence frontale, mais qui pourtant fonctionnent grâce à une judicieuse utilisation du hors-champ et de l’ellipse.

First one, Braindead. Je pense que vous connaissez tous la scène, c’est une véritable boucherie, ça gicle dans tous les sens. Surtout, c’est une scène jouissive, drôle à en mourir. Et pourtant...
Et pourtant, si on supprimait certains plans fonctionnant justement sur le hors-champ, elle se réduirait à une simple bouillie, donnant certes dans la surenchère mais cinématographiquement très pauvre et plate. Le recours au hors-champ permet à la scène de respirer et du lui insuffler rythme et dynamisme.
Je pense particulièrement à deux plans. Le premier (un des plus réussis de la scène), où on voit l’assemblée de zombies de loin, avec seulement des bras, jambes et autres extrémités qui valdinguent par dessus. Cette scène ne montre rien, il s’agit presque d’une abstraction, mais grâce à elle on se fait une idée de la violence du combat, bien plus que par les plans rapprochés. Le second, dans lequel le héros (me souviens plus de son nom) acculé à un mur prend le temps de retourner un cadre présentant une photo de sa mère pour le protéger des éclaboussures (et effectivement, juste au même moment il se fait éclabousser de viscères !) avant de continuer sa boucherie. Cette scène, quasiment dépourvu d’éléments gore (passons sur les susmentionnées viscères et sur le fait que le héros soit couvert de sang ^^) est là pour une question de rythme, comme pour reprendre sa respiration (cf mon allusion au manège de foire, et son ralentissement avant la question fatidique « want more ? » et l’accélération finale). Nul doute qu’une telle scène filmé de manière frontale avec les zombies dans le cadre n’aurait pas le même effet.
Autre élément elliptique de cette scène, si un certains nombre de plans sont cadrés très près des mutilations (en gros plan voir très gros plan), la grande partie les placent hors-champ ; il me semble de trois manières. Tout d’abords à travers des plans rapprochés et des gros plans sur le visage du héros, de plus en plus couvert de sang (de ce point de vue, on trouve le cas inverse de celui décrit par Rouyer dans lequel on alterne plan des blessures et plans de la victime) qui doivent être les plus nombreux. Plus riche d’un point de vue elliptique, on trouve les plans sur les jambes qui progressent dans l’assemblée de zombies tout en essayant de ne pas glisser, mais surtout les gros plans sur les lames tournoyantes de la tondeuse, plans improbables puisque demandant un recul que manifestement le personnage n’a pas, mais encore une fois exacerbant la violence de la scène (une lame ensanglantée tournoyante est peut-être plus efficace qu’un bras tranché face caméra, puisque face à cette lame rien n’est montré, donc tout est possible. D’une façon générale, en jouant de cette manière, riche en hors-champ et en ellipse, sur les cadres et les valeurs de plans Peter Jackson démultiplie les points de vue et force le spectateur à s’identifier au héros (les gros plans sur sa tête maculée de sang, dans lesquelles on peut littéralement ressentir la matière visqueuse) ainsi qu’à ses opposants zombies (les gros plans sur les lames qui le placent dans la peau du mort-vivant près à être découpé en rondelle).
Mais tout ceci ne concerne que la machinerie « locale », et je vais me permettre d’en remettre une couche en rappelant que cette scène et en particulier son final repose exclusivement sur une ellipse. En effet, on suit en parallèle ce qui se passe dans la cuisine (la fille qui enfouit dans le mixer tous les morceaux de cadavres encore actifs, puis l’oncle et sa colonne vertébrale arrachée qui débarque). Et on finit par ne suivre plus que cette dernière scène, laissant de coté le héros submergé par les zombies. Pour le retrouver ensuite, une fois le massacre terminé, tournant sur lui même comme ivre et dérouté, comme si – à l’instar du spectateur – il ne savait plus ce qui s’était passé.

(désolé pour le long développement, mais cette scène est tellement riche qu’on pourrait écrire un mémoire dessus – je serai plus bref concernant Guinea pig)

Last but not least, Flowers of flesh and blood, qui passe pourtant pour un film très « frontal ». Bien sûr, rien n’est épargné au spectateur, mais pourtant ce film est très elliptique dans sa structure. Je vais prendre comme exemple la « scène rouge » (la première scène de mutilation, la coupe des mains au couteau).
On remarque pourtant que la caméra insiste particulièrement sur les visages. La scène est construite d’alternances entre mutilations, visage de la fille éclaboussé de sang et visage du tortionnaire. Dans tous ces plans, en particulier ceux avec la mutilation hors-champ (au moins une bonne moitié), le son acquière une importance primordiale, l’effet gore n’est plus visuel (le couteau qui tranche) mais auditif (les bruissements moites des chairs, les os déboîtés). Alors que dans Braindead on avait une construction narrative classique, Flowers of flesh and blood est l’exemple même d’une forme d’« ellipse gore ». Cette ellipse a à mon sens deux effets. Le premier est d’incarner la souffrance (même si dans le cas de ce film, c’est plus ambiguë), de la sortir de l’abstraction du gros plan sur une mutilation (cf le parallèle avec le porno). Le second est d’enlever au visuel son statut de sens privilégié dans le spectacle vidéo (du moins, de réduire son importance relative), toujours dans le but de rendre la souffrance la plus palpable possible : la ressentir et non plus la regarder.

Bon, je crois que je vais arrêter là. B)
En fin de compte, rien qui ne remette véritablement en cause la citation de Rouyer. Seulement une petite remise en perspective et une mise en garde contre les possibles incompréhensions qu’elle pourrait induire. Car voilà, et j’espère avoir été assez convaincant, le gore est malgré les apparences profondément elliptique.


to be continued B)
(prochain épisode : Subordination du cinéma gore à la technique)
Avatar de l’utilisateur
Epikt
doonaddict
 
Messages: 1754
Inscription: 28 Septembre 2004, 21:47
Localisation: wild wild open spaces

Messagepar Sir Gore » 07 Mai 2006, 12:41

Intéressant ce débat, Epkit ! Chapeau ! :)
Avatar de l’utilisateur
Sir Gore
fulciologue averti
 
Messages: 2585
Inscription: 24 Août 2005, 09:37

Messagepar Epikt » 07 Mai 2006, 15:55

>>> Subordination du cinéma gore à la technique


Je ne vais pas forcément revenir sur le sujet, je pense qu’à travers l’exemple de Videodrome Rouyer a bien montré comment une scène pouvait voir certains de ses éléments (cadre, montage,...) affectés par des contraintes liés aux effets spéciaux. D’aileurs, un bon directeur des effets spéciaux n’est-il pas quelqu’un qui sait proposer des solutions au désir du réalisateur, sans lui imposer de contraintes ?
(deux remarques 1/ c’est parfois pas évident et 2/ on a ce genre de contrainte dès qu’on a des effets, cascades et cie, dans un film d’action par exemple)

Mais plus que m’attarder sur des états de fait, je m’interroge sur les possibles évolutions du genre. En effet, nous sommes nombreux ici à déplorer le manque de matière et de crédibilité des effets numériques, mais une fois au point ne permettraient-ils pas une nouvelle approche de ces scènes ? Ainsi, s’il n’y avait pas de contrainte de changement de dispositif des effets et maquillages, Chronenberg n’aurait-il pas pu tourner cette scène en plan moyen et d’une seule prise ? Ce n’est qu’un exemple (et dans le cas présent, je doute que le résultat soit probant), mais je pense que les effets numériques peuvent apporter de ce point de vue.
Mais plus que ça, il serait intéressant de voir si le cinéma d’animation traite le gore de la même manière, puisqu’il est pour le coup totalement libéré de ce genre de contraintes. Et à l’opposé, d’observer l’influence du cinéma live sur l’animation, à laquelle il impose peut-être des structures traditionnelles justifiés par les contraintes d’effets spéciaux, mais totalement gratuites dans le cas de l’anime.


to be continued B)
(prochain épisode : Cas de la scène gore unique : rupture or not rupture ?)
(sur ce dernier point, je suis pas encore très clair, faut que je réfléchisse)
Avatar de l’utilisateur
Epikt
doonaddict
 
Messages: 1754
Inscription: 28 Septembre 2004, 21:47
Localisation: wild wild open spaces

Messagepar Sir Gore » 07 Mai 2006, 16:03

Vi vi je me répète, intéressant ce débat.

D'ailleurs, je pense également pour ma part que les effets spéciaux numériques, savamment utilisés - mais aussi avec des moyens en jeu -, peuvent symboliser le parfait moteur d'une représentation du Gore de plus en plus décomplexée et réaliste à la fois, c'est pourquoi ils deviennent finalement de plus en plus essentiels dans l'avenir du cinéma plastique, enfin, disons plutôt tout simplement dans celui du cinéma Gore.
Avatar de l’utilisateur
Sir Gore
fulciologue averti
 
Messages: 2585
Inscription: 24 Août 2005, 09:37

Messagepar The Trooper » 07 Mai 2006, 16:25

bravo EpikT
Avatar de l’utilisateur
The Trooper
No social life
 
Messages: 6912
Inscription: 05 Novembre 2003, 12:25

Messagepar moviemaniac » 07 Mai 2006, 17:01

CITATION (Epikt @ dimanche 07 mai 2006, 16:55)
>>> Subordination du cinéma gore à la technique

Mais plus que ça, il serait intéressant de voir si le cinéma d’animation traite le gore de la même manière, puisqu’il est pour le coup totalement libéré de ce genre de contraintes. Et à l’opposé, d’observer l’influence du cinéma live sur l’animation, à laquelle il impose peut-être des structures traditionnelles justifiés par les contraintes d’effets spéciaux, mais totalement gratuites dans le cas de l’anime.

Il est clair que les influences s'échangent et quand c'est correctement fait pour le bonheur du spectateur. Les animes japonais en sont le parfait exemple. Pour le haute gamme la scructure devient de plus en plus cinématographique avec la liberté de délire visuel que procure l'animation. La série actuelle Blood+, suite tant attendue du trop court OAV homonyme sorti il y a quelques années en est un très bon exemple. C'est superbe !!!

Mais l'échange va même au delà de l'anime et le ciné puisque depuis pas mal d'année, le mariage jeux vidéo-ciné se consomme de plus en plus. Les gamers étant de plus en plus exigeant, celà poussent les développeur à avoir une construction filmique aussi bien dans leur cinématique (normal) mais aussi lors du jeux et dans le game play. Y a qu'à voir l'évolution de la série Metal Gear Solid et surtout Resident Evil pour le gore.

Tous ces différents médias s'entremêlent, se piquent et s'échangent le meilleur de chacun pour essayer de nous surprendre nous les consommateurs.
Avatar de l’utilisateur
moviemaniac
Hammer boy
 
Messages: 5768
Inscription: 12 Mai 2004, 20:51

Messagepar The Trooper » 07 Mai 2006, 17:03

Bravo Movie, bravo tout le monde.
Avatar de l’utilisateur
The Trooper
No social life
 
Messages: 6912
Inscription: 05 Novembre 2003, 12:25

Messagepar moviemaniac » 07 Mai 2006, 17:12

Merci Trooper :P

Je rajouterais juste concernant l'animation dite "classique" qu'elle est à la base encore plus anecdotique dans notre genre préféré. Dans les années 70 et 80, elle se limite à de rare exemple et qui n'ont pas une globalité gore mais plus certaines scènes contenant du gore. Le seul véritable goreux dans l'animation reste je pense Mondo Plympton, le seul vrai trash de l'anim. Pour le reste on retrouve du gore dans les Heavy Metal, Fire and Ice des dessins animés plus adultes.

Mais les francophones aussi ont eu leur réal d'anim gore et trash en la personne de Picha qui avec ses dessins animés, Le chainon manquant, La honte de la jungle et Le big bang donnant dans les délires sans limite mais sur le ton de la parodie et de l'humour.
Avatar de l’utilisateur
moviemaniac
Hammer boy
 
Messages: 5768
Inscription: 12 Mai 2004, 20:51

Messagepar Sir Gore » 07 Mai 2006, 17:16

CITATION (moviemaniac @ dimanche 07 mai 2006, 18:12)
Mais les francophones aussi ont eu leur réal d'anim gore et trash en la personne de Picha qui avec ses dessins animés, Le chainon manquant, La honte de la jungle et Le big bang donnant dans les délires sans limite mais sur le ton de la parodie et de l'humour.

N'oublie pas les BD de Serre ! :P (Même si c'est plus de l'animé là...) :joues rouges:
Avatar de l’utilisateur
Sir Gore
fulciologue averti
 
Messages: 2585
Inscription: 24 Août 2005, 09:37

Messagepar Epikt » 07 Mai 2006, 17:49

Moviemaniac > bien vu pour les jeux vidéo !
C'est en effet un médium qui pourrait être propice au gore. C'est génial, c'est le joueur même qui charcute : exemple ultime, Mortal Kombat, jeu au game-play particulièrement pourri, mais rendu vraiment fun avec so sang qui gicle et ses fatalities !

Tu soulignes l'influence du cinéma sur l'anime et les jeux vidéo, comment ces derniers ont intégré des systèmes de naration propre au cinéma (enfin, c'est surtout vrai pour les JV, car après tout l'anime c'est du cinoche). Mais ce n'est pas forcément un bien, ces deux supports étant libres des contraintes de tournage réel, intégrer des tics de cinéma se fait au détriment des capacités spécifiques du genre.




PS : Blood +, c'est tiré de Blood, the last vampire ?

PPS : tu voulais surement parler de Bill Plympton ? (Mondo plympton est un recueil de ses courts métrages)
Avatar de l’utilisateur
Epikt
doonaddict
 
Messages: 1754
Inscription: 28 Septembre 2004, 21:47
Localisation: wild wild open spaces

PrécédenteSuivante

Retourner vers Divers

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité