par BRUNO MATEI » 05 Juillet 2012, 06:59
Panthéon du cinéma français auquel des millions de spectateurs l'auront accueilli avec succès d'estime dès sa sortie officielle, Le Vieux Fusil est un moment d'émotion d'une acuité si abrupte qu'il est difficile de s'en détacher sitôt le générique bouclé.
En s'inspirant du massacre d'Oradour sur Glane commis par les nazis en 1944, Robert Enrico nous délivre sans anesthésie un drame éprouvant, haletant et inflexible sur la vengeance d'un médecin provincial anéanti par le massacre de sa famille. Alors qu'il mène une paisible existence avec sa femme Clara et sa fille Florence, Julien Dandieu décide de les protéger d'une milice française arrogante en les délogeant vers son château isolé près d'un village champêtre. Contraint de soigner ses malades, Julien continue d'exercer son devoir de chirurgien, mais, par appréhension, il décide de rapidement les rejoindre. Sur place, il découvre l'horreur d'un massacre organisé par la 2è division SS Das Reich. Les villageois ont été rassemblés dans l'église pour être froidement abattus tandis qu'un peu plus loin, dans son château familial, Julien découvre le corps carbonisé de sa femme ainsi que le cadavre ensanglanté de sa fille. Rongé par la haine et anéanti par le chagrin, il décide d'entamer une vengeance expéditive en exterminant un à un les criminels nazis encore sur les lieux du drame.
Entrecoupé de flash-back auquel Julien se remémore machinalement les moments édéniques de sa relation affectée avec Clara et sa fille, Le Vieux Fusil ne cesse d'alterner l'émotion prude d'une époque antérieure et l'appréhension haletante d'une traque impitoyable. Avec une virtuosité technique étourdissante et une utilisation judicieuse de son décor de bastille souvent confiné dans les dédales souterrains, Robert Enrico planifie une vengeance implacable et méthodique auprès d'un bourgeois pacifiste destitué de sa moralité. La perte soudaine et inopinée de l'être aimé, le deuil insurmontable de pouvoir assimiler le viol en réunion puis l'immolation crapuleuse qui s'ensuit envers une famille désarmée. Dans ces réminiscences consécutives inscrites dans la pudeur pour l'amour révéré à une femme radieuse, Le Vieux Fusil nous confronte à l'introspection d'un homme meurtri au confins de la folie. Aux souvenirs élégiaques d'un épanouissement conjugal se succèdent l'extrême froideur d'une rancoeur vindicative compromise à la bestialité du crime gratuit. Car Julien, toujours plus motivé à enrayer l'antagoniste ne laissera pas un instant de répit à ces barbares fascistes se vautrant dans la beuverie et les balivernes putassières en guise de consécration. C'est cette mémoire affectée d'un homme profondément amoureux de sa défunte, plongé dans ses souvenirs idylliques, et ce brutal retour à la réalité des faits d'un bonheur galvaudé qui rend l'oeuvre d'Enrico totalement immersive et accablante !
Si le Vieux Fusil se révèle de manière récurrente implacablement bouleversant et agressif dans les états d'âme avilis d'un père de famille traumatisé, il le doit également à deux comédiens notoires à la commune complicité criante d'authenticité ! Philippe Noiret (récompensé du César du meilleur acteur !), est littéralement transcendant dans le rôle mutique d'un médecin atterré, délibéré à annihiler frontalement l'ennemi. Ses excès de brutalité découlant d'une vengeance aveugle et surtout ses réminiscences d'un temps révolu imparti à l'amour de son épouse provoque une vibrante empathie auprès du spectateur intrinsèquement impliqué. Le point d'orgue paroxystique qui dévoile un homme égaré dans les méandres de la déraison est notamment un moment déchirant de détresse esseulée. Pour incarner la femme chérissante, Romy Schneider se révèle lumineuse de beauté radieuse et incarne avec un naturel confondant la douceur d'une épouse transie d'allégresse amoureuse. A contrario, la séquence insoutenable d'émotion brute illustrant sans concession son assassinat commis par des bourreaux SS est un moment d'anthologie qui ébranle le spectateur saisi d'un vertige répulsif.
Le martyr des anges
Illuminé par l'interprétation déchirante de Philippe Noiret et Romy Schneider et scandé par la musique inoubliable de François de Roubaix, Le Vieux Fusil est un chef-d'oeuvre d'émotion bicéphale. Dans cette pudeur romantique confortée aux amants meurtris et la violence primitive qui s'ensuit, extériorisée par un homme dévasté depuis les exactions barbares d'un nazisme de sinistre mémoire. En outre, l'audace de sa verdeur et le caractère haletant d'une justice expéditive en quête de rédemption sont transcendés par une mise en scène aussi virtuose que géométrique. Inaltérable et traumatisant dans sa quiétude révolue !
