LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS.
Titre Original: La Solitudine Dei Numeri Primi
Réalisateur: Saverio Costanzo.
Année: 2010.
Origine: Italie/Allemagne/France.
Durée: 1h58.
Distribution: Arianna Nastro, Alba Rohrwacher, Filippo Timi, Iabella Rossellini, Luca Marinelli, Maurizio Donadoni.
Sortie en salles en France le 04 Mai 2011.
FILMOGRAPHIE: Saverio Costanzo est un réalisateur italien né le 28 Septembre 1975 à Rome. Il est le fils du scénariste Maurizio Costanzo et le frère de la réalisatrice-scénariste Camilla Costanzo.
2004: Private
2007: In memoria di me
2010: La solitude des nombres premiers
Après Private (Léopard d'Or à Locarno) qui contait la vie d'une famille palestinienne, In Memoria di me et son illustration introspective d'un séminariste juvénile, Saverio Costanzo revient avec un drame psychologique baroque et flamboyant, atypique et lyrique, déchirant et bouleversant sur les rapports amoureux insolubles entre deux êtres hantés par un trauma infantile. La Solitude des nombres premiers est adapté du Best-seller de Paolo Girodano (auréolé en 2008 du Prix Strega et celui du Campiello de la première oeuvre).
Alice est une jeune fille introvertie et taciturne, la risée de ces camarades de lycée depuis son accident de chute de ski qui lui aura valu un handicap de la jambe gauche la contraignant de boiter maladroitement. Mattia est un adolescent prodige davantage réservé et timoré cachant un lourd secret compromettant sa petite soeur jumelle autiste auquel il était très affectionné pour la tare de sa maladie pathologique.
Par le fruit du hasard, ils se rencontrent un jour dans les locaux de l'établissement scolaire. Alice éprouve irrésistiblement une attirance envers Mattia et décide de le prendre comme cavalier dans une boite de nuit, en compagnie d'une de ces amis perfides.
Narré sur quatre époques distinctes (1984, 1991, 1998, 2007) par l'entremise de flashbacks incessants et déstructurés, La Solitude des Nombres premiers dépeint avec un souci d'humanisme chétif le portrait de deux êtres lamentés ayant comme point commun un lourd passé fustigé. Dans une succession de va et vient entre passé, présent et a contrario, le réalisateur nous entraîne dans un vertigineux drame lyrique et insolite, proche du cinéma expérimental (les séquences transies se déroulant dans la boite de nuit). La singularité d'une mise en scène stylisée à la maîtrise virtuose éclate à chaque plan par sa manière viscérale, sensitive de nous imposer l'introspection douloureuse de deux êtres brimés par l'aigreur d'une existence tourmentée alors que l'un deux semble traumatisé par un passé lourdement affecté. C'est au préalable Mattia qui est recouvert de cicatrices sur l'un des bras portant des marques de scarification alors qu'Alice est elle aussi physiquement burinée par une empreinte indélébile sur la jambe gauche à la suite d'un accident dramatique perpétré en l'absence parentale.
Dans une sublime photographie d'une harmonie visuelle éclatante pour le travail consciencieux établi sur ses couleurs polychromes et ses multiples décors baroques, Saverio Costanzo nous fait pénétrer dans un labyrinthe d'émotions aussi troubles et charnelles qu'irrésistiblement attirantes, angoissantes et anxiogènes, en s'appropriant des éléments du cinéma fantastique, de l'horreur et des codes du giallo à la manière de Dario Argento ou de John Carpenter. Essentiellement dans l'atmosphère opaque sous-jacente qui en émane, scandée de temps à autre par une comptine musicale enfantine (hommage à Ennio Morricone pour son Oiseau au plumage de cristal), oscillée en intermittence avec un thème lugubre et caverneux composé par Mike Patton ou des notes plus contemporaines de sons électroniques stridents de techno, sans oublier les hits pop des années 80 (comme cet inoubliable morceau "Bette Davis Eyes" interprété par Kim Carnes). Dans son climat d'inconfort, ombrageusement énigmatique par l'entremise de détails troublants (le tableau représentant la portrait de la famille de Mattia, la 1ère apparition de la marque sur la jambe d'Alice dans les toilettes du lycée avec ce regard trouble et fasciné d'une antagoniste pernicieuse, le parc champêtre aux abords d'un manège, le pont caverneux), de personnages obscurs à la posture inquiétante (le docteur suspicieux, la mère dépressive d'Alice, l'accoutrement mortuaire de Mattia, le clown narrant une histoire de loup terrifiant aux enfants) et d'une caméra agile scrutant et caressant chaque recoin du cadre magnifiquement composé afin de transcender notre émotivité visuelle et sensorielle à la merci du cheminement mélancolique des protagonistes.
On retrouve dans la Solitude des nombres premiers cette identique pertinence qu'avait à l'époque Dario Argento pour Suspiria à agencer l'image et le son, la symbiose de la lumière, des couleurs vives éclatantes et la musique aux accents lyriques épurés faisant écho aux rythmiques des Goblins (le préambule en est un flagrant hommage) quand il ne s'agit pas de célèbres tubes de pop des eighties ayant su traverser les épreuves du temps.
Un peu à la manière onirique, fantasmagorique et funeste de Suspiria, le spectateur est invité dans un univers équivoque incertain, une symphonie diaphane de la lamentation où nos protagonistes avancent tels des fantômes errant dans un monde cruel et insolent ne leur laissant aucune place pour la tolérance, l'amitié fraternelle et l'empathie humaine.
Saverio Costanzo réinvente ici la matière du cinéma, remodèle une recherche esthétique hallucinante d'inventivité formelle, hypnotise chacun de nos sens en s'appropriant d'un script dédié à ses personnages galvaudés, reconditionné sous le mode du suspense horrifico-giallesque et nous livre un drame bouleversant singulier d'une acuité insensée. Une déchirante histoire d'amour aussi enivrante qu'hypnotique auquel une fille esseulée éprise de passion amoureuse pour un inconnu jumeau va désespérément tenter de le conquérir. Alors que celui-ci profondément meurtri dans un mutisme irréversible semble traumatisé par un secret inavouable, voir impardonnable.
La narration établie en forme de puzzle nous fait suivre de façon désordonnée leur fêlure morale, leur sensibilité vulnérable (Alice face à sa tv, totalement immergée d'émotion empathique face à la mort d'un enfant dans une série familiale d'animation), leur fragilité exacerbée par des parents démunis de leur fonction (la mère de Mattia suggérant à son mari être maudite de sa destinée) ou déchus par leur intolérance (le père d'Alice, castrateur, inflexible et méprisant). Ces blessures intérieures ébréchées sont telles que leur corps blafard va sérieusement en pâtir pour s'extérioriser dans une dégénérescence physique (la maigreur et l'anorexie pour Alice, la scarification et l'embonpoint pour Mattia).
Solitaires, différents des autres, uniques tels des nombres premiers, leur cheminement semble être destiné à la morosité de la solitude, la nonchalance de l'amour éperdue et l'espoir de survivre dans un monde égocentrique qui n'a que peu de place à s'attarder sur les souffres douleurs de l'innocence infantile.
L'ETREINTE AVANT LA TRANSPARENCE.
Magnifiquement interprété par des comédiens transis d'une prestance naturelle blême (Alba Rohrwacher, Luca Marinelli qu'on croirait sorti des Frissons de l'Angoisse mais aussi la jeune adolescente ténue Arianna Nastro, époustouflante de pureté pastel), La Solitude des Nombres Premiers est une oeuvre hybride sur l'incommunicabilité, l'enfance meurtrie, humiliée et bafouée par une autorité parentale indécise et sur la cruauté implicitement tolérée en chaque être humain.
Accordé avec une incroyable partition musicale hétéroclite en totale harmonie avec le défilement d'images désincarnées par une réalisation confinant au prodige, La Solitude des Nombres Premiers est l'un des plus beaux chants d'amour sur le désespoir de chérir son idylle jusqu'à en crever. L'histoire prude d'une attente de longue haleine mais une fuite intemporelle pour deux enfants inlassablement condamnés à errer dans les cimes du néant.
L'expérience corporelle et viscérale est abstraite, déroutante, voire traumatisante (selon la sensibilité de chacun) et comme l'a si bien évoqué mon ami Luke, le dernier film de ma vie que j'aimerai vivre juste avant de mourir se trouve dans cette fidèle solitude inespérée et incurable.
QUESTIONS AU REALISATEUR:
Le dernier film qui vous a fait pleurer ? Le mien. J'ai beaucoup pleuré intérieurement.
Pour lequel de vos films avez-vous un faible ? Peut-être le dernier.
Par quoi vos films sont-ils obsédés ? La liberté.
Comment reconnaît-on un de vos films ? L'angoisse.
Comment définiriez vous La Solitude des nombres premiers ? Si je devais en fin de compte le définir, je dirais quil sagit « dun film dhorreur centré sur les sentiments, la famille et sur lémancipation impossible du couple ».




A voir absolument.





