FAUX SEMBLANTS
Titre d'origine: Dead Ringers
Réalisateur: David Cronenberg.
Année: 1988.
Durée: 1h55.
Origine: U.S.A/Canada.
Distribution: Jeremy Irons, Geneviève Bujold, Heidi von Palleske, Barbara Gordon, Shirler Douglas, Stephen Lack, Nick Nichols, Lynne Cormack, Damir Andrei, Miriam Newhouse.
Sortie en salles en France le 8 Février 1989. Canada: 23 Septembre 1988.
Récompenses: Grand Prix à Avoriaz 1989.
Prix du meilleur acteur (Jeremy Irons) et nomination au prix du meilleur film, lors du festival Fantasporto en 1989.
FILMOGRAPHIE: David Cronenberg est un réalisateur canadien, né le 15 mars 1943 à Toronto (Canada).
1969 : Stereo, 1970 : Crimes of the Future, 1975 : Frissons, 1977 : Rage,1979 : Fast Company, 1979 : Chromosome 3, 1981 : Scanners, 1982 : Videodrome, 1983 : Dead Zone, 1986 : La Mouche, 1988 : Faux-semblants,1991 : Le Festin nu, 1993 : M. Butterfly, 1996 : Crash, 1999 : eXistenZ, 2002 : Spider, 2005 : A History of Violence, 2007 : Les Promesses de l'ombre, 2011 : A Dangerous Method
Deux ans après son remake novateur La Mouche (bouleversante métaphore sur le Sida laissant libre cours à des FX renversants pour la transmutation du sujet infecté !), David Cronenberg réalise en 1988 son plus grand film d'une carrière singulière. Le plus abouti et le plus trouble des drames humains sur la gémellité de deux chirurgiens psychologiquement inséparables car incapables de surmonter la déchéance morale de l'autre. Adapté du roman Twins, de Bari Wood et Jacques Geasland, Faux Semblants a été un an après sa sortie couronné du Grand Prix à Avoriaz.
Beverly et Elliot Mantle sont deux frères notoires exerçant la profession de gynécologie dans une notable clinique. Jumeaux à la physionomie identique, ils vivent communément dans un appartement de luxe en multipliant les conquêtes féminines sans lendemain. Un soir, Beverly fait la rencontre d'une actrice, Claire Niveau, souffrant d'une anomalie physique rarissime au niveau de l'utérus. Éperdument amoureux l'un de l'autre, leur relation va cependant échouer quand Beverly, fragile et introverti, va peu à peu sombrer dans la toxicomanie et la dépendance qui s'ensuit.
Drame psychologique d'une intensité exceptionnelle dans sa caractérisation viscérale à nous illustrer la déliquescence psychologique de deux illustres chirurgiens, Faux Semblants est une descente aux enfers hypnotique et implacable. Mis en scène avec une ambition auteurisante exceptionnelle de maîtrise, ce portrait trouble de deux jumeaux incapables de départager leur existence prosaïque nous entraîne dans une spirale de la déchéance, faute d'une idylle amoureuse entreprise par l'un d'eux.
Beverly, le plus réservé, empathique et timoré, va en effet se laisser attendrir par une relation d'un soir établie avec une jeune actrice versatile sous les recommandations de son frère. Elliot, chirurgien pragmatique beaucoup plus affirmé, impertinent et spontané, lui propose de partager communément cette relation sexuelle coutumière du fait de leur ressemblance physique. Cependant, la jeune femme est une mutante souffrante de stérilité car s'attribuant la particularité de posséder trois utérus en interne de ses organes intimes. Mais la sensibilité chétive de Beverly, sa fascination exercée sur cette difformité organique intrinsèque et l'indifférence affective de son frère pour cette idylle naissante va le faire sombrer dans une grave dépression par la prise incontrôlée de drogues dures.
David Cronenberg traite à travers la gémellité de deux gynécos en perdition du rapport viscéral de nos organes internes quand il est familièrement lié au sang des liens de parenté. En outre, la régulière présence iconique et le maniement incisif de leurs instruments chirurgicaux en or massif va déstabiliser autant que fasciner le spectateur incommodé par les opérations médicales exercées sur des patientes pathologiques. En résulte durant cette épreuve autodestructrice de deux laissés-pour-compte un sentiment sensoriel d'impuissance splanchnique à ne pouvoir tolérer cette obscure déchéance humaine. Car leur sombre défaite professionnelle et affective est un impossible retour à la normalité, faute d'une conscience intrinsèquement perturbée par la gémellité épidermique. L'affre insurmontable d'être à jamais physiquement séparé d'un frère jumeau, comme si un cordon ombilicale les reliait corporellement, à la manière des frères siamois indivisibles (le songe traumatique si redouté de Beverly en est une preuve éloquente !). Ne reste plus alors qu'à envisager l'opération chirurgicale de la délivrance.
Magnifiquement structuré dans leur profil psychologique établi, Faux Semblants doit autant son salut et sa force émotionnelle prégnante grâce à l'interprétation (dédoublée) du grand Jeremy Irons. Tour à tour autoritaire, flegme, érudit et studieux que fragile, lamenté, dépressif et schizophrène, ce double rôle octroyé au comédien transi par deux caractères distincts est d'autant plus probant qu'il est transcendé par l'illusion de trucages bluffants faisant intervenir durant la même séquence sa double prestance pour mieux authentifier les jumeaux Beverly et Eliot. Geneviève Bujold endosse avec un charme diaphane une posture instable dans sa solitude aigrie à accumuler les conquêtes sans lendemain. Alors que sa mutation génétique l'empêchant d'enfanter la vie va l'éprouver consciemment sur un sentiment de défaite, d'amertume et de désespoir. Une contrition futilement compensée par l'étrange relation amoureuse entamée avec le frêle Beverly Mantle. A eux trois, ils forment un trio inclassable et baroque dans leur relation amoureuse conflictuelle, leur rapport interlope face à l'altération du corps somatique, impliquant en dernier exutoire le paradis perdu des drogues hallucinogènes.
Frères de sang.
Profondément dérangeant, bouleversant et traumatisant, le cheminement tragique d'Eliot et Beverly est une déchirante histoire d'amour sur les liens équivoques des frères de sang. Ici, deux jumeaux notables incapables d'envisager leur propre postérité pour réenvisager une existence commune inexorablement destinée à l'avilissement. Cette brutale séparation irréversible culmine son désespoir dans une morbide délivrance où l'amour salvateur envisagé en ultime rédemption ne pourra jamais les réconcilier.
Sous le tempo candide et cafardeux d'Howard Shore, on sort de cette épreuve lamenté, accablé, hanté à jamais par le destin brisé de deux brillants chirurgiens contraints de s'immoler pour lamentablement s'agencer dans le néant.

