par SUSPIRIA » 12 Avril 2009, 21:38
Bon je vais faire le gros paresseux là mais je suis plutôt d'accord avec Mr Francis Moury qui avait écrit ce qui va suivre en Novembre 2003:
Le chef-duvre de James Glickhenhaus, qui assure la pérennité de son nom dans lhistoire du cinéma et lui permet daccéder au rang de producteur indépendant dès son film suivant : The Soldier/ Le soldat (1982). Intelligent et très brillant fleuron dans la lignée des films dautodéfense (que Death Wish/Un justicier dans la ville de Winner avait initiée en 1974) et qui allie heureusement deux genres : film noir et film de guerre.
James Glickenhaus ne retrouvera jamais, en tant que metteur en scène, une aussi parfaite adéquation entre le fond et la forme. Du moins en ce qui concerne les films que nous avons pu voir en France, car Suicide Cult (1979), par exemple, nest pas parvenu jusquà nous. The Soldier/Le soldat (1982) et Shakedown/Blue Jean Cop (1988) sont plastiquement tout aussi achevés et photographiés (celui de 1982 par le même talentueux Robert M. Baldwin) mais nont pas la même unité dramatique, ni la même densité psychologique. Quant à McBain (1991), en dépit dun budget confortable et la présence prometteuse de Christopher Walken, diffusé comme simple téléfilm en France, il est décevant. En revanche, Glickenhaus, associé à Shapiro, obtient de belles réussites comme " producer " avec Maniac Cop (William Lustig, 1988) dont les deux premiers tiers étaient remarquables et Frankenhooker (Franck Hennenlotter, 1990), lune des plus originales variations sur le livre de Mary W. Shelley.
Il y a dailleurs un signe qui ne trompe pas, cest que The Exterminator est un " money-maker " alors quil est joué par des acteurs qui ne sont pas des vedettes au box-office de lépoque. Christopher George, ancienne star de la T.V. et Samantha Eggar (la vedette de The Brood/Chromosome 3 David Cronenberg, 1979) sont certes des noms connus du public américain ; Steve James va bientôt devenir une " black-star " chez Mémé et Yoyo, mais enfin
Or, ils sont ici tous trois remarquables.
Pari risqué : donner le rôle principal à Robert Ginty qui nest connu du public français que par une courte apparition de quelques secondes dans le rôle dun vendeur de ballons dans le stade du très beau Two minutes Warning/Un tueur dans la foule (Larry Peerce, 1976) !
Il trouve ici le rôle de sa vie.
Quant aux seconds rôles, ils sont tous bons. La direction dacteurs est sans faille et le rôle créateur du metteur en scène est évident.
Le pré-générique vietnamien de The Exterminator est lune des plus belles séquences de nuit jamais filmées au cinéma. Lune des plus cauchemardesque (la décapitation du prisonnier américain) et des plus inquiétantes aussi. Elle offre une sorte de synthèse des séquences analogues vues dans Dead Night (Le mort-vivant, 1971) de Bob Clark, Search and Destroy (Lexterminateur, 1980) de William Fruet ou Go Tell the Spartans (Le merdier, 1977) de Ted Post. William Friedkin se souviendra de toutes ces séquences dans son admirable moyen-métrage The Nightcrawlers diffusé dans la série Twilight Zone. Il est incontestablement une des raisons majeures du succès du film et sa puissance dramatique, vingt ans après, na pas pris une ride. On conseille sa vision à tout étudiant prétendant apprendre ce quest le cinéma moderne.
Le générique proprement dit (vues nocturnes de New-York enchaînées en majestueux fondus et en enveloppant panoramiques) est une prouesse technique depuis souvent pillée : il ressemble à du Piranèse sur pellicule.
Le plus petit détail, le moindre plan, laction en apparence la plus anodine sont rapportés les uns aux autres avec sûreté. Lécriture du scénario et le découpage sont pointillistes, souvent sophistiqués. Et parfois matière à de surprenants morceaux de bravoure : le patron de la boucherie industrielle semble dabord bien débonnaire mais on remarque quil compte son argent avec une amertume à peine dissimulée. Un petit mouvement de travelling latéral tout simple révèle un revolver, dabord flou puis net, au canon de 4 pouces posé sur le bureau à côté de lui. La tonalité de la séquence a changé. Lorsque les deux hommes de la Maffia entre dans son bureau prélever leur dîme, on est passé de lautre côté du miroir : le cinéma révèle le mal. Ce sera tout lobjectif de Glickenhaus de le révéler, à mesure que le film progresse, comme une spirale infernale qui contamine tous les niveaux de réalité. Pour cela, Glickenhaus allie la syntaxe classique à la virtuosité la plus originale.
Ainsi cette séquence oppressante en macro-cinéma de la fabrication des ogives creusées puis empoisonnées par Eastland, pendant laquelle les spectateurs des cinémas populaires étaient fascinés et silencieux dans toutes les salles où nous avons vu le film, provoque une tension étouffante. Et on éprouve aussi un léger malaise lorsque Dalton électrifie sa saucisse entre deux électrodes dans son bureau. Tous deux sont seuls, se nourrissent ou se défendent seuls : personne naide celui-là et les collègues de celui-ci ne laident pas davantage (mis à part un simple renseignement sur des " rangers ", communiqué par la voix anonyme dun collègue, peut-être lui aussi ancien du Viêt-Nam, au téléphone).
Comme chez les grands aînés (Ford, Hawks, Walsh) le rapport entre les héros et la réalité technique est important : la vie quotidienne dans le monde moderne est ici critiquée en règle : on produit de la viande, de grosses machines la découpent, de gros camions la transportent : en pure perte puisque le racket de la Maffia la rend trop chère et que le " Congrès " de Washington ny peut rien. On a des hôpitaux mais les gens ne peuvent quy mourir (Pontivini aussi bien que Jefferson). Des cinémas et des vidéos mais qui exploitent la chair humaine sous forme de pornographie. Un système de libre-entreprise mais qui est dévoyé par le mal parce quon ne lutte plus assez efficacement contre lui (le proxénète a été arrêté 16 fois mais continue de sévir jusquà ce quil soit exécuté par Eastland).
Les armes réglementaires ou spéciales utilisées sur le " battlefield " (riot-gun au format bull-pup de Dalton et Colt 45 " 1911-A1 ", fusil dassaut M16-A1 de Eastland, poignards K-BAR) ont été ramenées dans leur pays dorigine, qui les a produites, et semblent transmettre aux hommes qui les manipulent la malédiction dont elles sont chargées : malédiction du retour du refoulé. On les utilise parce que (et cest ce " parce que " qui provoque le malaise générateur de limpact spectaculaire et achève la démonstration suggérée par le scénario), tout bonnement, lAmérique de Carter est devenue le nouveau Viêt-Nam : les lois civiles ny sont plus respectées et ne garantissent plus aucun droit ni aucune sécurité : le New-yorkais vit dans une jungle que les trois héros (le policier comme le justicier et son ami) connaissent comme telle.
Lhallucinante attaque dEastland par le chien de garde de la villa du mafioso résume cette transmutation effrayante : on a des couteaux électriques mais ils ne servent plus à découper des aliments. Ils servent à éviter dêtre soi-même dévoré par les animaux
Cest peut-être autant cette pensée fugitive que la conséquence physiologique de sa lutte physique avec le chien qui sont exprimées par le comportement dEastland à la fin de la séquence : il se relève, titube, une lueur de folie dans le regard, tousse, boit de leau à lévier de la cuisine, regarde ses plaies, contemple son corps et le corps de lanimal, sessuie avec un torchon, efface mécaniquement ses empreintes avec, tousse, souffle... Chaque seconde qui passe nous fait basculer dans une folie glacée. Un mauvais réalisateur aurait coupé la séquence sur le hurlement final du chien mortellement blessé. Glickenhaus, en nous donnant à voir la suite, le restant, renforce dautant lidentification et obtient un réalisme psychologique qui confine au fantastique symbolique : une lutte avec lange, mais en négatif.
On a glosé chez nous, en 1982, sur la symétrie Dalton-Eastland pour dénoncer politiquement la réconciliation de lAmérique avec les anciens combattants de la guerre du Viêt-Nam. Bien inutilement puisque le film tire précisément sa force de là. Eastland et Dalton sont tous deux présentés comme lunique source despoir dun monde qui leur est globalement opposé. En effet, les autres personnages sont :
· soit négatifs (les criminels sont décrits, quils soient riches ou pauvres, comme intelligents et faisant le mal en connaissance de cause et les organes du gouvernement démocrate sont corrompus) ;
· soit positifs mais impuissants (la doctoresse ne peut guérir ni Jefferson ni le maffioso passé au hachoir - la veuve de Jefferson est totalement passive et Eastland doit voler le maffioso pour assurer lavenir de sa famille - les policiers sont sympathiques mais nopèrent pas une seule arrestation et surtout pas celle dEastland qui fait le travail quils devraient faire à sa place - la C.I.A. semble efficace mais sert un gouvernement dénoncé comme inefficace puisquil veut abattre celui qui agit bien - le patron de lentreprise de boucherie voudrait donner plus à ses employés mais se laisse racketter).
De cette opposition globale sourd une virulence qui repose aussi sur latrocité des scènes de violence. Atrocité spectaculaire et assumée, dont la vertu cathartique est revendiquée. La purgation, pour réussir esthétiquement, doit être fictionnellement totale. Efficacité américaine = cohérence dramaturgique : la Poétique dAristote a été bien lue et surtout bien mise en pratique ! Le scénario ménage, avec une habileté jésuitique, à certains des protagonistes criminels une possibilité de rédemption qui, bien entendu, avorte systématiquement : le maffioso en aurait réchappé sil avait prévenu Eastland que son chien dattaque lattendait, mais il ne la pas fait ; Les " Ghouls " auraient pu ne pas vouloir se venger de Jefferson, mais leur racisme les y a poussé ; le sénateur du New-Jersey assouvit pour la Nème fois ses penchants sadiques dans larrière-boutique du Sex-shop lorsque Eastland labat. Errare humanum est
sed perseverare diabolicum.
La guerre mortelle du Viêt-Nam continue doublement à New-York, car on y utilise les mêmes armes et on y pense de la même façon : celle recommandée par la tactique baptisée officiellement " Search and Destroy ". Le slogan américain du film, fidèlement traduit par laffiche française lors de la sortie en salles était implicite : In war, you have to kill to stay alive. On the streets of New York, its often the same. [À la guerre, vous tuez pour survivre. Dans les rues de New York, cest souvent pareil.]. Notons que le nouveau slogan de la jaquette du D.V.D. manifeste une perte de sens : il eût fallu conserver loriginal. Les très brefs et brillants " flash-backs " lors de la détente sur le toit après la bagarre (celui-ci produit par le " premier sang " civil versé) ou lors de lexécution du chef des " Ghouls " (réminiscence de lachèvement du chef de section Viêt-Cong) visualisent le parallélisme. Le dialogue le souligne emphatiquement : - " Cétait comme au Viêt-Nam. Il ny avait plus à se demander, dit Eastland à son ami paralysé lorsquil lui avoue quil la vengé, si cétait bien ou mal : il fallait le faire
". Et Dalton boucle la boucle en retrouvant les réflexes physiques du soldat pour sauver celui quil devait arrêter, même si cest au prix de sa vie, manifestant oralement et physiquement son appartenance au " négatif du négatif " donc au bien. Le film exalte dailleurs le thème du sacrifice : cest en risquant sa vie que Jefferson a sauvée celle dEastland au Viêt-Nam et dans lentrepôt new-yorkais cest en risquant la sienne quEastland venge Jefferson et nettoie les écuries dAugias cest en sacrifiant la sienne que Dalton sauve celle dEastland. Le sacrifice, nous dit Glickenhaus, supprime, certes, mais en supprimant conserve, et de ce fait maintient lessentiel : le mouvement éthique incarné par chacun de ses héros.
La circularité " Guerre du Viêt-Nam New-York Guerre du Viêt-Nam " semble illustrée par le générique final, qui quitte la ville aux premières lueurs de laube alors que celui du début linvestissait au crépuscule. Ce mouvement de filmer le même à linverse peut, aussi, suggérer quon a repoussé la circularité, que la purification est accomplie et que la malédiction de léternel retour est conjurée.
FRANCIS MOURY.
Ma note : 8/10
P.S: le 2 est une purge affligeante de crétinerie mais c'est vrai qu'en tant que nanar ça peut rester regardable.