CRIME A FROID
Titre Original: Thriller a cruel picture/They call her One Eye/En Grym Film.
Réalisateur: Bo Arne Vibenius.
Année: 1974.
Origine: Suède.
Durée: 1h46.
Distribution: Christina Lindberg, Heinz Hopf, Despina Tomazani, Soveig Anderson.
FILMOGRAPHIE: Bo Arne Vibenius est un réalisateur, producteur, scénariste et acteur suédois né le 29 Mars 1943 à Solna.
1969: Hur Marie träffade Fredrik.
1974: Thriller, en grym film.
1975: Breaking Point.
NOTE: MA CRITIQUE SPECIFIQUE CONCERNE LA VERSION INTEGRALE CLASSEE X.
Bien avant les illustres l'Ange de la Vengeance et I spit on your grave (Day of the Woman), un jeune suédois âgé de 31 ans réalise en 1974 un "rape and revenge" particulièrement insolite dans son alliage des genres et son ambiance hermétique qui en émane. Action, drame, porno, violence s'entrecroisent dans une structure hybride de film d'auteur, cinéma expérimental et série B d'exploitation.
Madeleine est une séduisante jeune fille solitaire ayant été violée durant son enfance par un vieillard azimuté. Plusieurs années ont passé et elle vit maintenant discrètement dans la ferme de ses parents, loin de la civilisation urbaine. Profondément perturbée par cette agression, elle est depuis atteinte de mutisme et reste le plus souvent cloîtrée dans sa demeure familiale. Un jour, elle décide malgré tout de partir en ville mais rate in extremis son bus. Un inconnu qui empreintait le même chemin lui propose alors de monter dans son véhicule pour la dépanner. Après avoir déjeuner ensemble dans un restaurant, il décide d'emmener Madeleine à son domicile pour la droguer. Devenue toxicomane au fil des jours, la jeune fille est obligée de se prostituer auprès d'une clientèle fidélisée choisie par son bourreau. Après ses refus intempestifs de se livrer aux jeux sexuels des pervers sans vergogne, son leader décide de lui crever un oeil avec un scalpel, en guise de punition. Asservie et contrainte d'obéir, Madeleine ne va pas tarder à concocter une vengeance méthodique durant ses jours de congé.
Dès le prélude déstabilisant et malsain avec cette tentative de viol perpétré dans un parc public, le malaise est déjà perceptible face au regard dérangé, filmé en gros plan, d'un vieillard aliéné écumant paradoxalement du sang de la bouche. L'homme ahuri a soudainement plaqué au sol une fillette impuissante à pouvoir se délivrer, allongée de force sur les feuilles desséchées d'un automne blafard.
Furtivement, nous n'allons pas tarder à suivre quelques années plus tard le nouveau calvaire de Madeleine, jeune femme devenue adulte, kidnappée cette fois-ci par un proxénète immoral et cynique. Constamment droguée à l'héroïne et torturée après avoir eu l'oeil transpercé par un scalpel, la victime lamentée et désoeuvrée n'a pas d'autre choix que de subir quotidiennement les sévices sexuels d'une clientèle putanesque.
La caractérisation des évènements décrits avec réalisme, à la manière d'un reportage clinique, nous entraîne dans une descente aux enfers trouble et clairsemée. C'est cette mise en scène méticuleuse et personnelle, prenant soin de nous accoutumer aux personnages évoluant dans un environnement glauque et malsain qui permet de renouveler une histoire de rape and revenge classiquement structurée. L'ambiance froide et monolithique, conduite sur un rythme langoureux et studieux nous retient l'attention dans son sens précis de la gestion narrative. Avec l'entremise de plans chocs comme cette crevaison d'un oeil filmé en gros plan ou les inserts pornos accentuant l'intensité de la dépravation sexuelle, Crime à Froid est un objet filmique parfois expérimental et grandiloquent autant que factuel et austère. La photographie limpide, les décors naturalistes régis sans fioriture et les comédiens emphatiques exacerbent notamment ce sentiment tangible de reportage brut pris sur le vif.
La partie revenge de Madeleine ne fera qu'accroître ce sentiment insolite d'oeuvre hybride quasi pragmatique dans ses lymphatiques effets de ralenti pour une violence chorégraphiée de manière rebutante.
Au risque de lasser les inconquis, ces furieux accès de brutalité sanglante où les gunfights décuplent leur poudre explosive, séduit, déconcerte ou désarçonne selon la personnalité de chacun.
Alors que le final largement influencé par le western spaghetti livre ses plus beaux plans alambiqués, ses contres-plongés iconiques et ses horizons désolées en clair obscur. L'ambiance crépusculaire et ténébreuse culmine à son apogée pour frapper l'imaginaire du spectateur désorienté.
Il faut allouer l'étonnante interprétation de Christina Lindberg dans le rôle mutiste d'une justicière inflexible, avide de revanche expéditive après que ses parents se soient suicidés par duperie d'un proxénète perfide. Gracile, taciturne et intrigante dans son accoutrement vestimentaire opaque et d'un oeil borgne masqué, elle réussit à s'accaparer d'un personnage marginal galvaudé, nouvel archétype sensuel de l'ange exterminatrice.
Difficile d'accès et demandant un effort particulier d'immersion dans le fil de l'intrigue parfaitement agencé, Crime à froid reste une oeuvre bariolée unique en son genre. Un essai personnel plein de bonnes intentions mais juxtaposé à certaines formes de maladresse dans ses ambitions auteurisantes affiliées au cinéma d'exploitation. Imparfait, baroque, versatile et interlope, cet ovni singulier laisse en tous cas un souvenir persistant dans l'esprit décontenancé du spectateur dépaysé.

